Il y a 16 ans disparaissait le grand marin Eric Tabarly

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Le 13 juin 1998, en mer d’Irlande, Eric Tabarly se trouvait à bord de Pen Duick. Peu après minuit, quelque chose lui arriva.
Ce très bel article signé Yann Queffelec dans le Figaro Magazine en 2008 .
Tabarly Eric

Pour se souvenir 16 ans plus tard …

« Fils, petit-fils, arrière-petit-fils de tisserands – appelons ainsi les marchands fortunés dans les textiles -, Eric naît à Nantes en 1931. Presque un hasard. La famille est de Blois, le sang breton. A l’école, au lycée, en pension, il fut avec assiduité l’élève le plus paresseux. C’est ainsi qu’il entreprit un long voyage désordonné vers sa bonne étoile, sûr de l’atteindre un jour, son étoile de mer.

A Préfailles, en baie de Bourgneuf, les Tabarly ont un joli voilier, l’Annie, neuf mètres de long. Suffisant pour les ronds dans lÕeau, insuffisant pour monter régater chez les Anglais. La vue du Pen Duick, le plan Fife, étalon noir de 51 pieds, vieux pur-sang à vendre une bouchée de pain sur une vasière de la Loire, tourne la tête au père comme au fils. Il a quarante ans d’âge ? On le rajeunira. Il est délabré ? On l’assainira. On le fera courir, gagner. Tope là. Le voilier ne sera plus jamais vendu ni désaimé. Lorsqu’il s’agira, déclaré «foutu» par Gilles Costantini, l’ami constructeur naval, de l’envoyer reposer dans un mouroir à bateaux- quelque virecourt de rivière à groseilles -, Eric le ressuscitera manu militari, moulant sur la ruine une cuirasse de polyester, une peau neuve insensible aux aux intempéries. Pen Duick est mort, vive le roi…

Pen Duick… (mésange à tête noire), porte-bonheur. Pen Duick ne rendra pas glorieux son nouveau maître. En course, il a fière allure, mais il est souvent à la traîne. Les Anglais sourient, old fellow. Décrocher la timbale en mer n’en est pas moins à 20 ans le vÏu premier d’Eric, ex-bonnet d’âne, entré de justesse à l’Ecole navale après avoir servi dans l’aviation, piloté bombardiers et chasseurs. A la voile, il applique une devise d’aventurier des airs : «Ca passe ou ça casse…» Ca ne passe pas ?… Pen Duick II vient au secours du has been vénéré, décidément trop lent. C’est un ketch en contreplaqué renforcé d’aluminium, un bateau léger dans une époque où l’opinion se partage entre chêne et roseau – la puissance à la mer ou l’esquive. Quarante pieds. Fabriqué chez Costantini spécialement pour gagner l’Ostar – ce jeu mortel à travers l’Atlantique de Plymouth à Newport. Eric est joueur, un joueur déjà surhumain. A l’Ecole navale, il dort fenêtres ouvertes en plein hiver, au grand dam de la chambrée. «Je m’entraîne», dit-il à ses camarades. Les filles ? C’est beau, les filles, c’est doux. Lui, c’est l’océan qu’il veut courir et charmer, quelle qu’en soit l’humeur. Une certaine miss France a des bontés pour lui… La mer avant l’amour. Il salive au spectacle du baromètre en chute aggravée. Il sort au large à bord de Margilic, le 20 pieds des Costantini. Force 10, force 12 entre les Glénan et la Trinité. « Je m’entraîne.» Accessoirement, il est officier de marine. Il commande l’Edic 9092, un engin de débarquement. A quoi peut-il songer le jour où il met au plein son navire en quittant la Trinité ? Il s’entraîne ? L’ingéniosité qu’il montre alors pour le dégager lui vaut un galon supplémentaire au lieu d’un blâme ou d’une mission dégradante au fond d’un corridor administratif.

Le 23 mai 1964, départ de l’Ostar. C’est le spi lancé qu’il double ses concurrents. Ensuite ? La débrouille, les pannes à répétition : loch, réveille-matin, radio, gouvernail automatique, rien ne va plus. Il essuie dépression sur dépression sans quitter la barre ou si peu, grimpe en haut du mât par trois fois, recueille un oiseau tombé sur le pont, disparaît vingt-trois jours d’affilée. Black-out. Aucun signe de vie. On le croit perdu. On le pleure. On s’en veut. «Where is Tabarly ?», titre le Daily Telegraph. Lorsqu’il sort du néant, frais et dispos après la saison en enfer, c’est pour « qu’on signale à maman qu’il va bien». Il a gagné la course, améliorant d’une semaine et trois jours le record de Francis Chichester. Marri, stupéfait, l’Anglais se déclare impressionné par ce tombeur breton si paisible devant la gloire.

Là-bas c’est un lauréat tête en l’air qui se prête aux mondanités d’usage. Il arrive en Amérique sans visa, sans argent frais, sans chemise ni veston, sans autres chaussures que ses « tennis» de marin. A Washington, recevant la Légion d’honneur, il a rien de moins que les escarpins de l’ambassadeur aux pieds. Un fieffé vainqueur. Enchanté par sa modestie, l’humanité s’en fait un héros d’un jour à l’autre, aux quatre coins du vent.

Pour ne rien gâcher, l’homme est beau. « La gueule de l’emploi», diront les journaux. On dirait Ned, le matelot bravache du capitaine Nemo. Des biceps gonflés à crever la peau. Un visage hâlé de bonne épaisseur, marqué de pommettes saillantes ; une douce inflexion des joues vers la bouche ; pas de graisse, pas maigre non plus ; les cheveux ondulés d’un auburn clair ; le front large et bombé, des yeux gris bleu, une forte arcade et de grands cils ; un nez fort, un petit revers de lèvres narquoises éclairant une barbe taillée à trois centimètres du menton. Voilà Tabarly, 30 ans, à la une de tous les journaux.

Glorieux, oui, mais riche, il ne l’est pas, ne le sera jamais. Le vainqueur de l’Atlantique n’habite nulle part à l’époque. Son chez-lui, c’est la mer, c’est l’horizon. C’est une couchette quelconque où récupérer un moment. C’est une poêle en équilibre sur une flamme à balancier, sauvegardant contre roulis et tangage une platée de nouilles aux oignons. Son chez-lui, c’est toiler la mâture, la surtoiler, c’est le prochain mille à courir, la vitesse au cÏur d’un sablier avare de ses grains. Son chez-lui, c’est vivre la mer.

Tabarly était un assoiffé de victoires,un compétiteur-né

Sa bonhomie devant les lauriers, il la manifestera jusqu’au bout. Ses équipiers sont unanimes à la saluer. Kersauson parle de bonté. Petitpas, d’une incapacité morale à baisser les bras, certes musclés. Loizeau, d’un courage inhumain face à l’ouragan quand Pen Duick III, voiles et peinture arrachées, prisonnier d’une mer blanche, comme solidifiée, faillit mourir sur les coraux. Pierre English, de l’acharnement à gagner, que ce soit une course autour du monde, une joute improvisée d’embraqueurs d’écoutes ou le rituel championnat de godille à la Trinité, le jour du Pardon. La vie devant lui ? Il l’avait, bien sûr. Nous l’avons tous. Marc Linski, Caradec, Gouga, Colas, tant d’autres l’avaient que la mer s’est permis d’effacer. Carpe diem, l’ami.

Innovant sans cesse, il aura toujours un génie d’avance sur les «rosbifs»

Le deuil de l’océan vous rend un homme circonspect. Eric parle peu, se méfie des questions, tarde à répondre et, généralement, le fait d’un mot lapidaire, lorsqu’on nÕy croit plus. Il sait être bavard et rieur à l’occasion. Kersauson, Petitpas ou son épouse l’ont assez dit. Il peut chanter avec ses pairs, les marins, ou flamber pour eux de mémorables omelettes au rhum. En ville, c’est un marin sensible et discret. Orgueilleux ? La belle affaire. Déjà qu’il faut l’être pour avoir les pieds sur terre, alors en mer, où la pitié n’a aucune part… C’est d’abord l’orgueil du bateau qui lui tient à coeur, le prochain bateau, plus véloce et plus régatier, le bolide jamais vu.

Pen Duick II, III, IV, etc. – une main à six doigts suffit pour les énumérer tous. Pas un qui n’ait fait grincer les dents aux Anglais, pas un qui soit revenu bredouille au port. La mésange à tête noire, encore elle… La perfide Albion lui en veut. On la désavantage grossièrement, on modifie les règles de course au besoin. On interdit le gréement goélette quand goélette, elle domine, en 1967, coup sur coup vainqueur de la Morgan Cup, de la Sydney-Hobart, de la Channel Race ou du Fastnet. On interdit le lest en uranium après qu’elle a regagné l’Ostar en 1976, on chicane l’arrière, lÕavant… On interdit, mais Eric innove dans la foulée, opposant aux coups bas des «rosbifs» (sic) une longueur d’avance, un génie d’avance, à la fois veinard et plus doué. Les ballasts, hein ? La Transpacifique de 1969, Pen Duick V, 6 000 milles en trente-neuf jours.

Après 1978, Eric part moins souvent. Il fait remonter pierre à pierre une demeure ancienne à Gouesnac’h, au bord de l’Odet. Il paraît se résigner au bien-être du méridien local, entre deux amours à visage humain. Jacqueline, Marie, noms plus vastes et précieux que celui d’un bateau, fût-il Pen Duick. Désormais quand il prend la mer, une femme aimée, une fille aimée, une maison l’attend, un havre de bonheur familial au pied duquel vivent les flots, sa mémoire d’enfant, son rêve inconsolé.

Jusqu’au bout, il éprouvera le besoin d’étonner

Mais qui peut empêcher Tabarly d’embarquer pour un dernier verre, un dernier océan, le dernier… A 67 ans, géant de 1, 70 mètre, il éprouve encore le besoin d’être étonné, d’explorer du nouveau…

Juin 1998. Pen Duick I est attendu en Ecosse, à Fairlie, pour la parade exceptionnelle des derniers Fife ayant encore le pied dans l’eau. Ils rappliquent du bout du monde, Suède ou Venezuela. Le jeudi 4, Pen Duick appareille de la Trinité ; le 9, il est à Newlyn, en Cornouailles, bloqué par le mauvais temps ; le 12, il arrondit Lizard et Land’s End et fait route au nord, vent portant, l’Ecosse au bout du méridien. A bord, un équipage disparate : outre le capitaine après Dieu, un couple de Suisses, un ancien marin militaire et l’éternel ami d’Eric, le photographe Erwan Quéméré, grand marin. Dans la soirée, le vent forcit et la mer se creuse. Eric décide alors d’établir la voile de cape et monte sur le pont. Le 13, juste après minuit, quelque chose lui arriva.

(Le Figaro Magazine du 19 avril 2008)

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